décembre 30, 2025

Violences basées sur le genre : Les survivantes ont désormais des offres

Au Cameroun, une trentaine d’associations et d’organisations internationales se mobilisent pour briser le silence face aux coups physiques et psychologiques que continuent d’endurer les femmes.

1495. C’est le nombre de femmes battues, humiliées, chassées, déjà reçues au Centre Afiri à Yaoundé, au quartier Omnisports. Cet « espace sûr et sécurisé » comme le clame Yvonne Flore Belema, sa promotrice, entend faire la différence sur le terrain de la lutte contre les violences faites aux femmes. « Nous offrons des services holistiques au profit des filles et des femmes survivantes. Cela couvre l’accueil, l’écoute et l’orientation, la prise en charge médicale et psychologique, ainsi qu’un hébergement d’urgence et un accompagnement juridique et judiciaire », se réjouit-elle. La promotrice de l’organisation non gouvernementale baptisée Association camerounaise d’aide à l’hygiène et à l’insertion des jeunes dans les collectivités (Acahijec) entend ainsi apporter une offre différente pour les femmes et filles victimes de violences de toutes sortes.

Une campagne de dénonciation contre un verdict du tribunal suite à l’assassinat de Diane Yangwo, une enseignante, par son époux.

Au lendemain du lancement officiel de la campagne internationale de 16 jours d’activisme pour la lutte contre les violences faites aux femmes, cette ONG a signé une convention avec l’Hôpital Jamot de Yaoundé, dans la capitale, pour accueillir ces survivantes. Selon les termes de la convention, les femmes référées par le Centre Afiri auront accès aux personnels de santé pour un accompagnement psychologique, mais aussi pour une prise en charge médicale pour celles qui en auront besoin. “Ce sera un ouf de soulagement pour beaucoup de survivantes parce que nous avons désormais l’appui de professionnels de la santé mentale qui seront à leur écoute et qui pourront assurer la prise en charge en cas de besoin », se réjouit Yvonne Flore Belema. 

Dans son rapport d’analyse situationnelle de la violence basée sur le genre au Cameroun en 2024, le ministère de la Promotion de la femme et de la Famille (Minproff) révèle les chiffres de ce que vivent les femmes. Des données compilées principalement par le Minproff, le ministère de la Santé publique (Minsanté) et la Délégation générale à la Sûreté nationale (DGSN) montrent que plus de 21000 femmes ont subi des violences en 2024. Les violences sexuelles (12 300 cas) sont la principale forme subie, suivies des violences physiques (5420) et des violences psychologiques (2265). Le système de collecte de ces données sur les VBG répond à des méthodologies propres à chaque institution. Ainsi, le Minproff puise ses données des différentes plaintes reçues au niveau de ses centres de promotion de la femme et de la famille, des délégations d’arrondissement, de département ou au niveau de certains porgrammes. Quant au Minsanté, il s’appuie pour l’essentiel sur les cas de violences et de viols traités au niveau des formations sanitaires du pays. Enfin, les données de la DGSN issues des commissariats semblent davantage disparates et distinctes de celles relevées par les autres institutions dans le même espace géographique.

Des initiatives portées par les hommes et les femmes pour contrer les VBG au Cameroun.

Comme le mentionne le rapport, il apparaît une certaine disparité dans les données liées au VBG. « La DGSN, dont les données sont issues des commissariats, fournit des chiffres plus ciblés et localisés, mais sur un échantillon restreint. En mars 2024, par exemple, 25 cas de violences domestiques ont été enregistrés à Limbe, et plusieurs cas de viol ont été signalés à Kumba et Limbe”, relève le rapport. Avant d’ajouter: “Cependant, ces données restent limitées à quelques localités et périodes spécifiques. À titre d’exemple, alors que l’Extrême-Nord figure parmi les régions les plus touchées selon le MINPROFF, la DGSN n’y recense que 9 cas à Kousseri en 2023. Cette disparité suggère une sous-déclaration probable dans plusieurs régions, influencée notamment par la présence inégale des gender desks dans les commissariats et par la méfiance persistante de nombreuses victimes envers les forces de l’ordre.” L’espace de déclaration des cas d’abus peut donc influencer la réalité effective des violences commises.

La société civile, cet acteur crucial

Au niveau du pays, les organisations de la société civile apportent leur pierre à l’édifice à leur manière. Les approches sont diversifiées, autant que les cibles sont variées.

Les associations de lutte contre les VBG prennent des initiatives pour faire bouger les lignes.

Quelques acteurs se démarquent à travers la constance de leurs actions et l’impact sur les bénéficiaires.

–        L’Association de lutte contre les violences faites aux femmes (ALVF). Créé en 1991, il s’agit d’un acteur majeur de la société civile qui œuvre pour la prévention, la prise en charge des survivantes et le plaidoyer pour un cadre légal renforcé. La mission de l’ALVF est d’éliminer toutes les formes de violences sans exclusive, de nature (violences physiques, sexuelles, psychologiques), ni de lieu (violences privées et violences publiques), dont les femmes sont victimes au Cameroun.

–        Le Réseau national des associations des tantines (Renata). Initiée en 2001 et constituée en 2005 avec l’appui financier de la GIZ, cette association se consacre davantage à l’accompagnement psychosocial, à l’autonomisation des adolescentes et à la prévention des grossesses précoces, en mobilisant un réseau étendu de pairs éducateurs. En 2013, ce réseau comptait plus de 15000 filles mères formées comme tantines dans plus de 300 associations camerounaises. Le Renata est également constitué de psychologues, d’anthropologues, et de spécialistes en communication.

–        L’Association camerounaise de femmes juristes (Acafej). Créé en 2011, ce regroupement de professionnelles du droit apporte un appui juridique et judiciaire aux survivantes, aux femmes et aux enfants. L’Acafej entend ainsi être une association de référence qui œuvre pour l’amélioration du statut socio-juridique de la femme et de la fille au Cameroun.

–        L’organisation non gouvernementale Reach Out. Œuvrant depuis 1996 au Cameroun et dans certains pays de la sous-région Afrique centrale, soutient des femmes, des jeunes, des enfants et d’autres groupes vulnérables marginalisés, dans les domaines de la santé, des droits humains, de la gouvernance, et de la sécurité économique, grâce à une approche centrée sur la communauté et des actions de plaidoyer. Ainsi, en 2024, l’organisation se félicite d’avoir soutenu dans les régions du Nord-Ouest, du Sud-Ouest, de l’Ouest et du Littoral, plus de 244 000 personnes dont plus de 132 000 femmes sensibilisées sur les VBG, la santé reproductive et humaine, ainsi que le plaidoyer pour les droits humains.  Près de 1700 personnes survivantes des VBG ont également soutenues, dont 1516 femmes et filles, selon Esher Omam, la directrice exécutive de Reach Out NGO. Depuis 2024, les activités de cette association sont suspendues dans le pays.

L’intervention de la société civile est également perceptible au niveau religieux. Ainsi, le Conseil des Églises Protestantes du Cameroun (Cepca), le Conseil islamique du Cameroun (Cidimuc) et l’Interfaith Vision Foundation Cameroon (IVFCam) mobilisent des leaders religieux pour la prévention des VBG et la promotion des droits humains au sein de leurs diverses communautés religieuses.

Le combat s’avère aussi plus spécifique au niveau des communautés ciblées comme les jeunes et les étudiants. La Cameroon Youths & Students Forum for Peace (Camyosfop) fait figure de porte-flambeau en la matière. Autre volet abordé dans les initiatives de lutte contre les VBG, la promotion du leadership féminin, l’autonomisation économique des survivantes et la sensibilisation communautaire. Des organisations telles que Horizon Femmes (HF), Hope for a Better Tomorrow (Hobet), le Center for Advocacy, Gender Equality and Action for Development (Cagead), Leap Girl Africa (LGA) et Women for a Change Cameroon (WFAC) s’y consacrent depuis plusieurs années.

Les victimes de violences basées sur le genre, et plus spécifiquement les femmes et les filles, ne sont plus seules. Si les actions étatiques peuvent paraître limitées, les options offertes par les organisations de la société civile permettent d’avoir des alternatives de survie et de renaissance face à des vies parfois brisées.

Alexandra TCHUILEU

Cette publication WanaData a été soutenue par Code for Africa et la Digital Democracy Initiative dans le cadre du projet Digitalise Youth , financé par le Partenariat Européen pour la Démocratie (EPD).

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